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Full text of "Nouveau conte arabe."

; 




NOUVEAU 

CONTE ARABE. 






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http://archive.org/details/nouveaucontearab 



NOUVEAU 



CONTE ARABE 



o 



IL étoir une fois un Roi dans Tille 
&Ormus , à qui fes aïeux avoient îaiifé 
une belle couronne toute en or , en 
argent &C en pierreries. Les Rois > fes 
prédécefleurs , l'avoient tous portée de 
différentes manières : les uns l'avoient 
mife de travers , d'autres fur l'épaule , 
d'autres fur les genoux; quelques-uns 
l'avoient nonchalamment pofée auprès 
de leur oreiller; il s'en trouvoit qui en 
avoient décoré leurs Vifîrs ; le Roi dont 
nous parlons la portoit tout bonnement 
fur fa tête. 

Il avoir eu pour femme une jeune 
Princeffe de Kachernire y pleine de grâ- 
ces &C d'attraits, que la blancheur de 

A 2 



fon teint avoit fait furnonrtner Fleur* 
de-Lis. La tige de cette belle fleur n'a- 
voit pas plus de noble/Te que la 
taille de cette Reine. Sts lèvres effa- 
cement l'incarnat de la rofe ; les vertus 
de fon cœur égaloient le nombre de 
fes feuilles ; Ô£ le miel que l'ateille y 
dérobe , n'étoit pas plus doux que les 
paroles de fa bouche. L'Amour la 
trouva fidèle , l'amitié toujours conf- 
tante, la fenfibilité de fon coeur étoit 
inépuifable &C s etendoit à tout , comme 
le foleil échauffe les globes céleftes à 
toutes les diftances. Le Roi défiroit 
d'avoir des enfants pour multiplier les 
images de fa douce Compagne. Le 
Ciel exauça fes vœux , &C il fut nécef- 
fairement père tendre, puifquil étoit 
fidèle époux. Partagé entre fon peuple 
&£ fa famille > fon cœur ne lui confeil- 
loit que de bonnes a6tions. Tous les 
habitants dOrmus le chériffoient , le 
béniffoient, ladoroient, c étoit à qui 
lui donnerait un nom convenable à 



s 

fes vertus. Les uns le nommoient le 
Jufie , d'autre le Sage ; mais toutes 
les voix fe réunirent un jour , &C le 
fuffrage unanime le proclama HaJJan- 
Mélikj ceit- à-dire, bon Roi. 

La Fée Lumineufe, protectrice du 
grand Royaume d'Ormus, avoit enri- 
chi bon Roi de toutes les qualités qui 
le faifoient adorer ; dès fon enfance x 
elle avoit paffé au col du jeune Prince 
un ruban 3 au bout duquel pendoit une 
Ejcarboucle de la plus grande beauté , 
&C qui fuffifoit feule pour éclairer la 
Chambre Royale , pendant la nuit, 
autant que l'auroit pu faire un luftre de 
cent bougies. Cette pierre merveilleufe 
étoit un Taïifman que Lununeufe avoit 
ainiî placé fur le cœur de bon Roi, 6c 
dont l'effet étoit de briller tant que 
les peuples feroienc heureux , &£ de 
perdre (on éclat , s'ils cefToient de l'erré 

Qui n'eût cru que le règne de Haf- 
fan-Mélik alloit être un tillu de prof- 
pérîtes ? Bon Roi école heureux ^ il 

A î 



■gouvernoit avec douceur, fes Sujets 
i aimoient avec ivreffe ; XEJcarboucle 
rayonnoit de lumière èC de feux. Ce- 
pendant un Enchanteur troubla cette 
paix qui régnoit dans le Royaume 
d'O/mus , parce que l'art de la magie 
&C fon ambition lui firent croire qu'il 
pourrait s'emparer de la belle cou- 
ronne de bon Roi. Les revenus d'O;- 
mus étoient immenfes , il falloit des 
Vifirs pour les régir. La clef du Gaf- 
na ou Tréfor-Royal avoit trouvé des 
mains fidèles , &£ bon Roi fe félicitoit , 
en difant : Si je ne puis faire tout 
par moi-même, du moins n'ai-je pas 
à me plaindre de ceux en qui j'ai mis 
ma confiance. 

Mais le génie du mal, Ahrimane y 
qui déteftoit bon Roi , répandit le poi- 
fon de la mort fur un vieux Vifîr, qui 
le fervoit fidèlement, &C lui confeilla 
dappeller un Banian ; or ce Banian 
étoit un Magicien plein de rufe &C 
d'orgueil , qui connoifTok l'art du gri- 



7 

moire 3 & s'en fervoit habilement 
pour changer de figure à volonté. 
Tout favant qu'il etoit: > fa figure 
étoit laide y ÔÇ ion art ne pouvoic 
l'embellir. Il portoit donc habituelle- 
ment un mafque , dont il cachoit la 
gêne fous une gravité factice. Il nou- 
vroit la bouche que dans les occafions , 
parce qu il craignoit toujours que fori 
mafque ne tombât. Il avoit imaginé 
i^n moyen affez fingulier de capter la- 
veugle bienveillance de la populace : il 
avoit fait conftruire une immenfe ban- 
nière , toute couverte de feuilles vo- 
lantes collées fur la toile. Plu-fleurs dç 
ces feuilles étoient barbouillées de chi- 
fres arabes , placés d'une manière in- 
intelligible ; d'autres repréfentoient le 
Magicien bizarrement affublé d'un froc 
de Derviche , avec des banderoles por- 
tant des fentences myftiques. Le fens 
des paroles n'étoit pas moins entor- 
tillé que celui des chifres ; on y re- 
çonnoiffoit toujours lange de ténèbres 

A4 



8 

qui lavoit di&é. Il favoit que le peu- 
ple admire fur- tout ce qu'il ne com- 
prend pas ; il éprouva fa foi par des 
myfteres. Il afluroit que le bâton du 
Prophète navoit quun bout â que la 
lune étoit quarrée > ô£ que cent & foi- 
xante faifoit cinquante- ftx . 

Toutes ces abfurdes merveilles fai- 
foient fléchir lé genou aux ftupides 
Mufulmans qui saffembloient dans les 
carrefours > où ils proclamoient 5 avec 
enthoufiafme., la lourde Bannière que 
précédoient des trompettes > &C s'é- 
crioient : Vive l'Enchanteur! ah qu'une 
couronne auroit de grâce fur fa tête! 
fon turban nous fèrviroit a faire des 
reliques. 

Le Banian treffailloit de joie ; ne 
pouvant fe grandir, il crut fe donner 
une figure plus majeftueufe en mettant 
fous fon Doliman un embonpoint pof~ 
tiche qu'il rempliflbit du vent de i or- 
gueil. Toute fa perfonne étoit recou- 
verte de papier foufflé> mais peint en 



; 9 

blanc, pour déguifer la noirceur inté- 
rieure de fon individu. Cette efpece 
de parure lui donnoit des inquiétudes 
continuelles ; il redoutoit fans cefle 
que fon embonpoint ne s applatît , s'il 
avoit le malheur de toucher à la pointe 
d'une épingle. 

Par une fuite de la crainte dont il 
étoit toujours occupé , il écoit obligé 
d éloigner fes mains y prodigieufement 
longues y de fa rotondité pneumatique > 
ê£ de les tenir fans cefle en l'air. Lex- 
trémité de fes doigts étoit crochue , 
voilà ce qui le forçoit de les tenir en- 
dehors. Ils étoient armés de griffes , 
genre d'imperfe&ion que le Magicien , 
tout favant qu'il fût , ne put jamais 
faire difparoître. Cela lui valut, à Or- 
mus, le furnom caradtériflique du grand 
Griffait 

Ces légers défauts nétoient > aux 
yeux des fanatiques , qu'un charme de 
plus. Us adoroient tout en lui, Jufqua 
la forme de fa tête , qui écoit, à la vé- 



IO 

rire , du quarré le plus parfait. Voyez ; 
difoient-ils, comment Griffuèï eft dif 
tingué en tout du vulgaire des hu- 
mains ; fa tête neft pas faite comme 
une autre y ÔC rien ne fied mieux à 
fon col que detre furmonté d'un cube ! 

Ahrimane , protecteur du Magicien y 
imagina un perfide moyen de le placer 
fur le trône dOrmus. Ce génie mali- 
cieux 5 toujours ennemi de la Fée Lu- 
mineufe 5 pénétra fourdement dans le 
tréfor de bon Roi > &C en fit difparoître 
toutes les dragmes y les dinars, la cou-, 
ronne 6c les pierres précieufes. Peu 
fatisfait de cette méchanceté ^ il répan-, 
dit , parmi tous les efprits , fes preftiges y 
& les fafcina en leur difant : Le feul 
Griffa'él^ottzàt la pierre philofophale, 
Adreffez-vous à lui, il remplacera vos 
tréfors perdus ; mais fi fon art vous re^- 
produit une couronne, fongez quelle 
eft à lui. 

Bon Roi n avoit en effet plus rien , 
la Magie lui avoir tout enlevé, excepté 



ÎI 

XEfcarboucle > qui de jours en jours de- 
venoic terne & décolorée ; elle avoir 
à oeine la foible lueur du ver luifant. 
La voix du peuple s'éleva , bon Roi l'ac- 
cueillit avec fa bonté naturelle. Tous 
les adorateurs de la Bannière enchantée 
fembloient frappés d'une frénefie qui 
les rendoit à la fois aveugles & ftu- 
pides. Qu'on lui laiffe faire la pierre 
philofophale , difoiënt-ils , puifqu'il 
en a fetil le fecret. Bon Roi répondit : 
Qu'il la faffe. 

Alors le Banian Grijjaél prit le ton 
& l'attitude d'un faltinbanque. il raf- 
fembla ks fourneaux, fes retortes, fes 
cornues , fes alambics. Tout Orrnus 
avoit les yeux fur cette opération : les 
uns difoient : Je fuis sûr qu'il fait de 
l'or avec de l'étain ; moi y difoit un au- 
tre , je parie pour le plomb; plufieurs 
opinoient pour le mercure. On fut bien 
étonné lorsqu'on vit que le Banian ne 
mettoit dans (es alambics que des moi> 
çeaux de papier légèrement barbouiK 



lés de noir de fumée. On cria d'abord 
au miracle , &C on l'attendit. Ses creu- 
fets mis fur les fourneaux 3 on imprima 
mille recetres particulières fur la trans- 
mutation , pour deviner celle du Ma- 
gicien ; Otmus s occupa, ainfî , en atten- 
dant le grand jour , qui , à bon droit , 
devoit être le jour des Métamorpkqfès* 
Un trompette ralfembla , par l'ordre 
de bon Roi , tous les Jouaiiliers , les 
Orfèvres &C les Monnoyeurs de l'Em- 
pire pour juger le titre des métaux 6c 
la valeur des pierreries que devoit com- 
pofer le grand Griffaéi L'AfTemblée 
étoit nombreufe 6C impatiente. On 
étoit affamé de miracles. Bon Roi les 
défïroit plus que perfonne , &C Fleur- 
de-Lis y placée à côté de fon époux , 
faifoit des vœux ardents. A l'inftanr 
Griffaéi fit la projeétion tant défirée ; 
l'œil univerfel interrogeoit le creufet; 
mais y à la grande confufion du Magi- 
cien , il n'en fortit que du papier argen- 
té ô£ doré 3 Ô£ des pierreries de verre 
coloré. 



La furprife écoit fi grande , qu on 
ne regardoit pas même le Banian y 
dont à 1'inftant les oreilles s'agran- 
dirent, & le nez devint G long, qu'on 
affine , d'après les mefures les plus 
exactes , qu'il avoit douze pouces. Ce 
petit accident déconcerta Griffait y cpi 
avoit mal attaché fon mafque. Ce vi- 
fage fuperficiel tomba à terre, &£ laifla 
voir aux curieux différents mots tra- 
cés en dedans fur le front & les joues, 
afiuce 9 mécompte , hypocrifie. Le Ba- 
nian voulut ramafler fon mafque ; mais 
en fe baiffant avec précipitation , fes 
oncles crochus offenferent fon ventre 
de papier , qui perdit l'air fubitement, 
fe défenfla , fe colla à fa peau , ÔC def- 
fina le nud du fquélette. La confufioa 
augmenta , lorfqu'on s'apperçut que ce 
que l'on prenoit pour le vifage réel du 
Banian , etoit un fécond mafque , fi par- 
faitement incrufté dans lepiderme , 
qu'on ne put jamais l'arracher. 

Dam ce moment, confacré à la 



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métamorphofe y X Efcarbouche de bori 
Roi reprit , par gradation 5 fon pre- 
mier éclat ; la falle des Expériences 
en fut illuminée ; &£ FLeur-de-Lis i 
que Fart de l'Enchanteur avoit fait 
méconnoître , parut la digne fille de 
Lumineufè. Cette Fée bienfaifante fit 
entendre fa voix : Peuples dOrrnus, 
dit-elle , voyez Fleur-de-Lis s'embel- 
lir , & la laideur de Griffaël ; le 
preftige eft détruit. Vous cherchez la 
pierre philofophale , & vous la pof* 
iedez > puifque vous avez bon Roi y - 
&-. que bon Roi pofiede ÏEfcar- 
boucle. 

Il eft inutile de dire que LumU 
neufe fit rentrer dans le Gœrna ou tré- 
for les richefles fouftraites par la ma- 
lice èiAhrimane ; elle y fit reparaître 
la belle couronne > objet des cou- 
pables vœux du Banian , qui fut ren- 
voyé , devenu extrêmement plat, & 
toujours couvert de fon fécond maf- 
que. Il regretta toujours cette cou- 






*r 



tonne , qui , étant ronde , ne pouvoit 
s'adapter à une têce quarrée comme 
la fîenne; mais il efpera de la porter 
un jour , s'il trouvoit la quadrature 
du cercle. 



FIN. 










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